Interview du 12 août 2005

Interview de Magali Weiss sur le Feng-Shui réalisée par Jérôme Keiflin, étudiant ingénieur paysagiste à la Haute Ecole Spécialisée de Lullier-Genève, le 12 août 2005.

Jérôme Keiflin : Comment définiriez-vous le Feng-Shui ?

Magali Weiss : Littéralement Feng signifie vent et Shui signifie eau, c’est le mouvement perpétuel entre les énergies du haut (vent) et les énergies du bas (eau). C’est une analyse de l’environnement, une conception de l’univers développée par les anciens Chinois. L’Univers s’est formé un jour par la séparation de l’unité originelle. Ce mouvement de création s’appelle le Chi ou énergie vitale. Tout est créé à partir de cette énergie vitale et le chi est présent dans toutes les manifestations terrestres… Cette philosophie n’est pas évidente pour nous, Européens, qui avons tendance à être cartésiens. Cette approche me semble très intéressante pour un paysagiste. Le Feng-Shui c’est la cosmologie, en un mot, la création de l’univers. Les Chinois ont voulu expliquer l’univers. Ils ont observé leur environnement, ont vu qu’il y avait le ciel, la terre, et se sont demandés comment y circule l’énergie. Ils ont constaté les cycles de création et de destruction, ainsi que les 5 éléments fondamentaux.. Ensuite, ils ont mis cela sous une forme symbolique, les Trigrammes (trois traits) : la terre, l’homme et le ciel. Ce sont les trigrammes la base de leur analyse. Les 2 trigrammes « vent et eau » du mot Feng-Shui correspondent aussi au macrocosme (céleste) au microcosme (terrestre). Tout relève d’une interaction entre ces deux champs de forces. Cette opposition complémentaire est la base de la philosophie chinoise du Yin (intérieur) et du Yang (extérieur).

J K : Pensez vous que l’on puisse parler de  » mode du Feng-Shui  » en Occident ?

M W : Oui. Actuellement, il y a un changement des mentalités en rapport avec l’environnement. La conscience du groupe entraîne un renouveau écologique et le Feng-Shui a certainement surfé sur la vague écologiste ou sur le New Age, mais c’est vraiment un art ancestral à part, qui a été amalgamé avec autre chose. Les gens l’ignorent souvent. Certains pensent même qu’il s’agit d’un art martial ! Il y a des gens qui disent « Feng-Shui », comme on parle de « bio » !

J K : Le Feng-Shui est enseigné de maître à élève mais est-il possible de l’apprendre par ses propres moyens, par la lecture d’ouvrages spécialisés ou d’autres moyens d’apprentissage ?

M W : Il était autrefois enseigné de maître à élève, mais aujourd’hui sa diffusion s’est élargie. Dans mon école, la fondation Chue, dirigée par le maître chinois Chan Kun Wah, l’important c’est la pratique sur le terrain. Me Chan Kun Wah n’a jamais écrit ou conseillé aucun livre. Comme c’est un art visuel et de ressenti, il est nécessaire d’être sur place. Un livre propose un plan et une théorie mais ne fait pas ressentir la circulation de l’énergie. A quatre heures du matin, au lever du soleil, on ressent l’énergie autrement que dans un livre. C’est quelque chose qui se vit et demande un investissement. J’ai personnellement suivi un apprentissage de deux ans, en classe et ensuite sur le terrain, avec des professeurs. Par exemple, pour apprendre à utiliser une boussole chinoise (Lo pan), il faut avoir été initié par un maître et évidemment aller sur le terrain. Les livres sont une bonne base pour se faire une idée, mais insuffisants pour mettre le Feng-Shui en application.

J K : Que pensez-vous des guides multiples qui parlent de Feng-Shui appris de manière simple et rapide ?

M W : Ils donnent une connaissance des cinq éléments et des interactions entre eux. Ils montrent que tout est lié, ils expliquent surtout les cycles de création et de destruction dans la nature. Mais encore une fois, une connaissance livresque n’est pas suffisante.

J K : On parle de Feng-Shui pour les jardins. Pour vous, quelle est la meilleure façon de le mettre en application dans un jardin ?

M W : Il ne suffit pas de placer une fontaine au nord… Avec le Feng-Shui, on construit un jardin par rapport aux formes et une maison par rapport au temps (2005) et à l’espace (plan du terrain). Je signale que le calendrier chinois est lunaire. En clair, on écoute d’abord le terrain, c’est la méthode dite du Bachop (les 9 étoiles dans les 8 maisons), spécifique à l’énergie du terrain. Ensuite, on utilise les cinq éléments (Bois, Feu, Terre, Métal, Eau). Dans la phase de création, je cherche l’élément qui empêche un conflit potentiel sur le terrain, selon cette méthode chinoise, ensuite j’accorde les végétaux en fonction des besoins spécifiques pour élever le niveau énergétique.

J K : L’Europe et l’Orient sont deux civilisations très différentes, le Feng-Shui a-t-il la même valeur ici qu’en Chine par exemple ? Son application doit-elle s’adapter à notre façon de vivre ?

M W : En Chine, le Feng-Shui fait partie de la culture. Il était appliqué pour l’Empereur. Il y avait des écoles de Feng-Shui comme ici il y a des formations de paysagiste. Les Chinois installés en Occident pratiquent par rapport à leurs connaissances. Dans l’école de Me Chan Kun Wah, il y a quelques élèves chinois, mais nous sommes en majorité des Européens. En Occident, c’est un effet de mode. On recherche un mieux-vivre, une harmonie entre l’environnement et soi-même. De toute manière, la mise en oeuvre se fera par rapport à un vécu occidental. Personnellement, je suis contre le fait de mettre des carillons partout… L’harmonie, c’est le mot d’ordre du Feng-Shui. Dans un jardin à la française, on ne va pas commencer à planter des bonzaïs… Le Feng-Shui est applicable partout, en Afrique du sud comme en Asie, parce que c’est une interprétation. C’est une base, avec des règles. Le mode de pensée est diffèrent, mais c’est à nous, occidentaux, de le comprendre.

J K : Pour un paysagiste, quelle est la meilleure façon de répondre à une demande d’aménagement d’un jardin Feng-Shui ?

M W : Honnêtement, il ne le peut pas. Tout simplement parce qu’il n’a pas toutes les données. Il peut aménager un jardin de type zen, et s’il est intuitif, il peut ne pas commettre d’erreur.

J K : Autrement dit, il ne suffit pas d’avoir quelques rudiments pour créer un jardin Feng-Shui?

M W : Un paysagiste créera un jardin harmonieux par son art, mais des rudiments de Feng Shui n’aideront pas un paysagiste à créer un jardin harmonieux.

J K : Il existe une multitude d’ouvrages disponibles traitant du Feng-Shui. Il est très difficile de s’y retrouver. Lesquels sont, selon vous, les plus appropriés pour créer et faire vivre un jardin en utilisant les principes du Feng-Shui ?

M W : Les livres d’Eric Borja (Les leçons du jardin Zen (2004) édition Le Chêne et L’esprit du Zen dans nos jardins (2005) édition Le Chêne) et le traité du jardin publié pour la première fois vers 1634 (Cheng Ji, Yuanye – le traité du jardin (1634), les éditions de l’imprimeur. Traduction et annotations de CHIU Che Bing.). Mais il faut avant tout se faire sa propre opinion et ne pas se dire : « Je veux faire ça, ça et ça ». Le Feng Shui est l’art d’écouter et de regarder la Terre en interaction avec le Ciel, autrement dit, la géomancie au sens pur et cela ne s’apprend pas dans les livres.

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